Du "Sixième Sens" au "Septième Gourou": le scénario d'une évolution

Publié le 20 Septembre 2009

Si vous n'avez jamais entendu parler du système "sixième sens" en développement actuellement au Medialab du MIT, il faut tout d'abord que vous regardiez cette vidéo. C'est vrai qu'elle est en anglais, mais le visionnage peut vous suffir à comprendre en quoi le système consiste, si vous ne parlez pas anglais.

La conférence est présentée par Patti Maes du MIT.
Le système "sixième sens" a été conçu par Pranav Mistry, étudiant au MIT.

Aussi fascinant que ce système puisse paraître, ses implications sont énormes. Ce système va bien au-delà d'un simple GPS ou d'un guide commercial qui vous facilite la navigation dans les supermarchés. Quelles pourraient bien être les étapes d'une évolution pessimiste de la démocratisation de ce système ? Voici un scénario digne de vos pires cauchemars.

Dans un premier temps, c'est une source d'informations. Le système vous fournit toutes les informations nécessaires à une prise de décision argumentée, ou tout du moins susceptible d'être argumentée. Par exemple:
- Quelle est la bonne direction à prendre ?
- Quelle est la carte de ce restaurant ? Quels sont ses tarifs ?
- Où puis-je trouver un Velib ?
- A quelle heure part le prochain train ?
- Ai-je encore des oeufs dans mon frigo (si vous avez le forfait Smart'fridge) ?
- Où Michael Jackson fait-il son prochain concert ?
- Ce papier toilette est-il plus doux que l'autre ?
- Ces haricots verts en boite sont-ils plus verts que ceux-là ?
- Ces chips légères sont-elles plus légères que celles-ci ?

A ce premier niveau d'utilisation, le "sixième sens" fournit des informations. Ces informations peuvent être factuelles, comme une direction, une carte, un tarif: un fait, une réalité indéniable. Mais elles peuvent également être indicatives comme la douceur d'un papier toilette, la légèreté d'une chips, le goût d'un produit, l'effet liftant d'une crême de jour ou la pertinence médicale d'un alicament.

Et voici le premier basculement du système: son exploitation commerciale se confond avec son intérêt informatif. L'information factuelle (indéniable) est fusionnée avec l'infomercial: le truc qu'on vous dit que c'est vrai et que vous n'avez aucun moyen de vérifier mais que si vous le croyez parce qu'on vous le dit, bah vous allez le croire parce que visiblement c'est bien pour vous et puis c'est forcément bien puisqu'on vous le dit:
- Ce papier toilette est-il plus doux que l'autre ?
- Ces haricots verts en boite sont-ils plus verts que ceux-là ?
- Ces chips légères sont-elles plus légères que celles-ci ?
- Faut-il faire le plein chez Toxon ou chez Extal ?
- Faut-il boire Peca-cola ou Capsi ?
- Combien d'utilisateurs d'Amazon ont bien aimé ce livre ?
- Cette caisse de supermarché est-elle plus rapide que l'autre ?
- Quelle est la critique de ce film sur moncinemaestmieuxsqueletien.com ?
- Ce supermarché est-il vraiment mieux que celui où j'allais avant ?
- Cette caissière est-elle mieux que sa collègue ?
- Quelles est sa note sur touteslescaissieres.com ?
- Cette personne a-t-elle un profil Facebook ?
- Cette personne, qui semble me connaître, fait-elle partie de mes contacts ?
- Cette personne est-elle sur ma liste noire ?
- Que pense cette personne du dernier album des Tokio Motel ?
- Cette personne me fait-elle perdre mon temps ou peut-on finir dans des plumes ?

Et voici le deuxième basculement du système: l'information produit (avec tous les doutes qu'elle peut transporter) devient une information sur l'humain. Pas l'humain avec un grand H. Non, juste celui (ou celle) qui est en face de vous et que vous ne connaissez pas encore suffisamment puisque vous n'êtes pas sûr de l'avoir rencontré auparavant. Ou même si vous l'avez déjà rencontré, vous n'êtes pas totalement sûr(e) de savoir qui c'est. Puis vous aimeriez bien en savoir plus, sans avoir l'honnêteté de le demander directement. C'est tellement plus simple d'avoir un "sixième sens" sur soi. D'ailleurs, vous ne vous en séparez plus depuis que vous l'avez: c'est vrai que ce papier toilette est beaucoup plus doux que le précédent et que vous perdez beaucoup moins de temps en caisse grâce à touteslescaissieres.com... Vous avez enfin un outil qui vous simplifie la vie.

En résumé, depuis que vous avez votre système "sixième sens", votre navigation dans la vie est plus souple. Votre mode de vie n'a pas vraiment changé, mais vous l'avez optimisé. Vous gagnez un temps précieux tous les jours. Vous consommez des produits qui sont en parfaite adéquation avec vos envies. Vous avez même rencontré des gens, que vous ne connaissiez pas, mais avec qui vous passez désormais tout votre temps puisque vous n'avez que des points communs.

En effet, depuis que vous avez souscrit au service "Sixth People", vous ne perdez plus de temps dans de nouvelles rencontres qui ne mènent à rien. Ce service vous permet d'avoir accès à une fiche signalétique correspondant aux personnes que vous croisez: le "sixième sens" fait automatiquement une reconnaissance visuelle et vocale de la personne et télécharge sa fiche dans votre terminal portatif. Vous n'avez qu'à y jeter un coup d'oeil rapide et discret pour savoir si vous avez des points communs ou si vous êtes en train de perdre votre temps. Toutes les fiches ont été remplies par des utilisateurs comme vous, qui ont fait de bonnes ou de mauvaises rencontres et qui souhaitent en faire profiter les autres utilisateurs. Chaque fiche contient un descriptif avec défauts, qualités, différentes photos et une note globale. D'ailleurs vous êtes très content car les autres utilisateurs vous ont donné une note de 7.6/10 le mois dernier. Vous êtes également très content de ne plus fréquenter Derek qui n'a obtenu qu'un 2.8/10: c'est vrai en fait que c'était un "gros blaireau" comme le dit sa fiche. Vous ne comprenez pas comment vous avez pu passer tant de temps avec lui. Ce système vous donne toute satisfaction car vous avez même rencontré quelqu'un qui a un 8.9/10: il a juste fallu que vous alliez dans les endroits où il (elle) traine pour forcer un peu le hasard.

Ce service était très controversé à son lancement car beaucoup de gens y voyaient une atteinte aux libertés individuelles et à la vie privée. Mais comme tout se fait par reconnaissance faciale et vocale, aucun nom n'apparait sur les fiches et les fiches qui ont été effacées à la demande des utilisateurs concernés ont vite été recréées par de nouveaux utilisateurs. En fin de compte, le seul moyen de ne pas avoir de fiche consiste à ne jamais croiser aucun porteur du "sixième sens". Puis vous ne comprenez pas tous les opposants à ce système. Vous êtes très content de l'utiliser et vous êtes plutôt fier de votre fiche et de votre note: vous espérez bien atteindre 8/10 très bientôt. De toute façon, il y a de moins en moins d'opposants puisqu'une personne sur cinq utilise déjà ce système. Et vous en êtes d'autant plus content que vous avez obtenu une réduction substantielle du prix de votre abonnement en remplissant vous-même des fiches de gens que vous avez croisés.

Depuis quelques temps, le système "Sixième sens" est un système très convoité, à tel point que les fournisseurs sont en rupture de stock. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les vols à l'arrachée se multiplient dans les rues: il est déconseillé de le porter en ville. Mais puisque c'est là sa première utilisation, la plupart des porteurs préfèrent payer une bonne assurance.

Et voici le troisième basculement du système "sixième sens". En effet, les vols se sont multipliés. Et les systèmes dérobés se revendent à prix d'or au marché noir après avoir été réinitialisés en profondeur. C'est pour éviter cette spirale de la délinquance que les pouvoirs publics ont autorisé la mise en place du service "Sixth Defence". Cette technologie enregistre systématiquement des photos des gens croisés par le porteur du système. Ces images sont envoyées en temps réel par WIFI vers des serveurs sécurisés qui stockent toutes ces photos pendant une semaine. Donc, lorsqu'un utilisateur se fait voler son "sixième sens", il n'a qu'à contacter son fournisseur d'accès, qui lui fournit les photos du moment de l'agression. Après avoir porté plainte, la police utilise ces photos "tombées du ciel" pour arrêter l'agresseur. Ce système a permis d'arrêter beaucoup de voleurs et "Sixth Defence" est même considéré comme étant d'utilité publique par de nombreux hommes politiques qui jurent n'avoir aucun lien avec les propriétaires de ce service.

Le service "Sixth Defence" a rencontré un tel succès qu'il a fait des petits, comme "Sixth Justice" et "Sixth Reward". Ce service n'existe que dans les pays où la liberté sur caution est appliquée. Le système est simple: prenez des photos ou des vidéos de délinquants qui permettent de prouver leur culpabilité, envoyez tout cela à "Sixth Reward" qui entre en contact avec la police, qui arrête et enferme les délinquants: si ceux-ci versent une caution pour être libérés, vous touchez un pourcentage de la caution. Ce "service" a connu un succès très rapide dans certains pays où des gens tout simples se sont transformés en chasseurs de prime.

Mais l'euphorie a vite laissé la place à la panique. En effet, certains délinquants une fois libérés se sont faits justice en retrouvant ceux qui les avaient dénoncés et en les massacrant... Même si ces vengeances sont restées anecdotiques, l'engouement pour "Sixth Reward" est vite retombé. Par contre, la dénonciation directe auprès de la police, photos à l'appui, s'est généralisée dans de nombreux pays: que ce soit pour des tapages nocturnes, des voitures mal garées ou toutes sortes de petites infractions de la vie de tous les jours, les bureaux des commissariats se sont remplis de vidéos et de photos de citoyens bien décidés à ce que justice soit faite. Des associations de victimes de ces procédures abusives ont été crées et demandent l'interdiction du système "Sixth Sense".

Prise à son propre jeu, la police a également été visée par de nombreuses plaintes: voitures à contre-sens, comportements inciviques, délits de faciès, contrôles d'identité musclés, etc. Plusieurs affaires à fort retentissement médiatique ont fait tombé des têtes et mis sur la touche des membres des forces de l'ordre. En réponse à ces affaires "douteuses", de nombreux arrêtés préfectoraux ont donné le droit à tout policier d'arrêter tout porteur du système s'il estime que son comportement est susceptible d'induire un trouble à l'ordre public par une future dénonciation abusive potentielle. Il est ainsi possible de confisquer, réinitialiser, voire détruire le système "Sixième Sens" si c'est jugé utile. C'est à ce moment précis que le service "Sixth Defence" a été interdit par les pouvoirs publics: trop "d'agressions" étaient le fait des services de police eux-mêmes qui détruisaient abusivement le système.

Toute cette période a été appelée "Citizage" outre-atlantique par des associations de défence des citoyens qui s'opposaient aux abus policiers et a conduit au scandale du "Sixth gate". Quelques années après ces faits, un procés historique opposant des dizaines d'associations de citoyens à l'Etat américain amènera à un non-lieu généralisé sous le prétexte que les sociétés modernes n'étaient pas préparées à utiliser le système "Sixième Sens". Le jour de la conclusion du procés, des émeutes ont éclaté un peu partout aux Etats-Unis et dans le monde, ravageant systématiquement tous les symboles de la Justice et des pouvoirs publics. L'instauration de couvre-feux et l'utilisation de l'armée n'ont pas suffi à rétablir l'ordre: la généralisation depuis des années des objets intelligents, des réseaux délocalisés et du courant porteur en ligne avaient préparé le terrain pour que tout ce qui existe puisse devenir le lieu de la contestation. Il n'y avait plus un endroit sur Terre qui ne puisse être atteint par les contestataires. Les pouvoirs publics tentèrent d'affaiblir les pirates en coupant purement et simplement la production d'électricité, mais leurs essais furent vains: la crise de 2008 avait développé les énergies alternatives et leur production distribuée. Le développement du solaire photo-organique avait fait muter les réseaux de distribution du courant: l'absence de production génait moins les contestataires que les pouvoirs publics eux-mêmes.

A ce moment de l'histoire, l'humanité semblait perdue dans une impasse aux multiples facettes: impasse politique, impasse judiciaire, impasse technologique, impasse sociétale, impasse religieuse. Des mouvements polymorphes commencèrent à émerger à droite à gauche, se faisant force de proposition pour une nouvelle société basée sur l'humain, sans pouvoir centralisé, sans élection, sans nomination, sans Etat et sans frontières. Les philosophes, les historiens et les sociologues se rejetaient la faute. Certains annonçaient un "big crunch". Les conspirationnistes s'en donnaient à coeur joie.

C'est de ce brouillard d'incertitudes qu'a émergé le "Seventh Gourou", celui que certains jugaient comme le Messie, l'auteur et le déclencheur de la "septième évolution". Un âge d'or semblait renaître. Le "Seventh Gourou" semblait venir de partout: il redonnait foi, il remotivait, il reconstruisait, il réinventait. Le monde semblait à nouveau tourner rond. Une nouvelle ére pouvait commencer: certains se battaient quand même pour lui trouver un nom. Mais personne ne savait qui était le "Seventh Gourou". Il était recherché partout dans le monde, soit pour le louer, soit pour le tuer. Peine perdue, il restait introuvable.

C'est en 2086 que la lumière fut faite sur l'identité du "Seventh Gourou": il n'existait pas et n'avait jamais existé. Il n'était pas humain. Cette conscience avait émergé du Réseau. Le nouveau guide de l'humanité était né de son incapacité à se prendre en main.

L'humanité commença à s'inquiéter.

Rédigé par J...

Publié dans #objets du futur

Commenter cet article